Je ne saurais exprimer par des mots ce que j'ai ressenti en posant le pied sur le continent indien. Mais comme Barjavel l'a fait avant moi, je ne ferai que le citer.

"Tous les yeux qu'il avait vu depuis son arrivée en Inde étaient ouverts. Le mot lui vint brusquement à l'esprit et il se rendit compte en un instant que jusque-là il n'avait jamais vu que des yeux fermés. En Europe, à Paris, même les yeux de sa grand mère, ceux de sa mère, "..." tous les yeux, ceux de ses copains, des filles du métro, les yeux brillants excités des barricades, tous ces yeux aux paupières ouvertes étaient des yeux fermés. Ils ne voulaient rien recevoir et rien donner. Ils étaient blindés comme des coffres, infranchissables.

Ici, de l'autre côté du monde, les yeux étaient des portes ouvertes. Noires. Sur les ténèbres du vide. Elles attendaient que quelque chose entrât et allumât les feux de la lumière. Peut être le geste d'un ami. Peut être seulement un espoir de Dieu au bout de l'éternité interminable. Mourir, vivre, il ne semblait pas que cela fut important. L'important, c'était de recevoir quelque chose, et d'espérer. Et les portes de ces yeux étaient immensément ouvertes pour recevoir cette trace, ce soupçon, cet atome d'espoir qui devait exister quelque part dans le monde infini et qui avait le visage d'un frère, ou d'un étranger, ou d'une fleur, ou d'un dieu. 

"..." Il y avait dans chaque regard une petite lumière qui en attendait une autre. Ils avaient déjà reçus, et en échange, ils se donnaient."                          

Ces portes ouvertes pleines de lumiere, et d'espoir, et d'amour, j'ai essaye de les saisir, de saisir cette flamme qui illumine l'endroit auquel se pose le regard des gens.
Au detour d'une rue, d'un Ghat ou d'un temple, j'attrape le sourire d'un enfant ou le regard plein de sagesse d'un vieillard, toujours dans le respect et avec l'accord de la personne photographiee.


RAJASTHAN 

Vârânasî, vie et mort en Terre Sainte.

 

 

 

La « sacrée indienne » déambule en ruminant, impassible. De son pas nonchalant, elle trace sa voie entre tuks-tuks multicolores aux klaxons incessants, foule compacte et bus « Tata » bondés. Bagpackers occidentaux, vieillards et pèlerins hindous se côtoient, se mélangent et échangent le long du Gange.

              Les Ghâts, les marches sacrées dédiées aux offrandes, montent des berges du fleuve jusqu’aux  nombreux temples qui les surplombent. Dans la lumière rose et or du jour qui naît, les femmes frappent le linge dans les eaux brunes tandis que les vendeurs de tchaï fumant aguichent les premiers touristes. Les pujas, les prières et les offrandes débutent au son des clochettes, les baignades et les ablutions lavent les voyageurs de tous leurs péchés. Les bûchers funéraires flambent déjà et bientôt, les premières cendres seront emportées par le courant. En ce lieu de culte et de voyage, la vie et la mort sont profondément liées. Mourir à Bénarès, c’est se libérer de son cycle de réincarnation. Les hindous sont des milliers à  venir y attendre la fin, priant ou regardant passer le temps.

           Grâce à l’association « Agir pour Bénarès », je rencontre peu à peu les enfants de ces ruelles. L’ONG humanitaire a créé des dispensaires gratuits pour les plus pauvres et assure des soins de rues sur le Ghât d’Harishchandra. Les petits s’y bousculent pour désinfecter un « bobo ». Même en pleine forme, ils restent autour des bénévoles, quémandent un genou sur lequel s’assoir ou une joue contre laquelle se frotter. Recherche permanente d’affection et d’amour.

            Je m ‘éloigne du centre névralgique de cette cité millénaire, tournant le dos à l’eau sainte devenue miroir. J’emprunte, pieds nus, les escaliers menant aux temples, et me laisse happée par le labyrinthe qui s’offre à moi. Le Chowk, ce dédale de ruelles, protège de la chaleur naissante dans les effluves d’épices, de friture et d’encens. La vie reprend le dessus, loin des senteurs de chairs brûlées. Rires enfantins, parties de cricket et interpellations en hindi sonnent comme une mélopée. L’anglais n’a plus sa place. Les échanges ne sont que sourires et regards. "Ici, de l'autre côté du monde, les yeux ("sont") des portes ouvertes."                                  Fourmillement de corps et de saris. Fourmillement d’émotions. Les sens en alerte. Femmes et enfants offrent une vision insolite de cette Inde profondément dominée par le mâle. Plus douce. Plus calme. Si les Ghâts sont l’âme de Vârânasî, le Chowk en est le cœur.

             Par le biais des "petits d'Harishchandra, je rencontre les femmes, j'entre dans les maisons. De petites pièces de quelques mètres carrés dans lesquelles plusieurs générations mangent, dorment et travaillent. Au cœur des familles, la misère semble plus « supportable ». L’omniprésence des sourires entre les rides d’une grand-mère, son œil attentif rivé sur les petits-enfants qui déambulent sur le pas de la porte. Les yeux d’une mère de famille cousant un sari me racontent son histoire. Ses trois filles m’ont prise par la main pour me la présenter, fières. "Appeler les femmes le "sexe faible" est une diffamation; c'est l'injustice de l'homme envers la femme. Si la non-violence est la loi de l'humanité; l'avenir appartient aux femmes."*





            Un convoi funéraire passe rapidement dans notre dos. L’encens se consume sur le corps et monte en volutes jusqu’au ciel. 


 

*Gandhi

ASSAM